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samedi, octobre 1, 2022
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Les contes du ramadhan:  Le melon             

Il tournait nonchalamment entre les étals richement agrémentés de tous ces légumes et surtout de ces fruits exotiques qui le narguaient du haut de leur prix inaccessibles.

Comment peut-on vendre des mangues au tarif de plusieurs journées de salaire? Même les melons  dont c’est la pleine saison sont encore très chers. Nous sommes en plein ramadhan et le jeûne faisant son effet à cette heure avancée de la journée, il se surprend à saliver devant la camionnette surchargée de ce fruit estival jadis à la portée de n’importe quel smicard. Tout compte fait, il faut au moins 250 dinars pour un bon melon car ses origines paysannes lui ont enseigné que les fruits plus gros et les plus lisses sont  les plus juteux. Il passe donc son chemin. Et le voilà devant la star du marché, la vedette incontestée de la mercuriale, sa seigneurie la viande, son excellentissime l’agneau. Il regarde et échafaude mille projets en imaginant ces morceaux sanguinolents, baigner dans la chorba. Il pousse le rêve plus loin en voyant cet énorme morceau de gigot trôner au milieu de ces petits légumes qui lui vont si bien, les flageolets, les petits oignons et l’ail. Ah! L’ail ! Voilà un autre légume soudain propulsé au rang de seigneur en cet été où il atteint ses pics vertigineux de 600 dinars le kilo. Les médecins le prescrivent pour les hypertendus en omettant de préciser que son prix aussi donne le vertige. L’heure court et le jour baisse. Il va falloir prendre une décision sans trop écorcher le budget. Il se résout alors à acheter deux cent grammes de viande congelée pour la chorba et des patates pour le bourek.

Agrémentés de persil, elles passeront quand même. Pour le dessert, il se rabat sur le raisin ramolli à bas prix, tout le monde ne pouvant se permettre ce muscat exorbitant. Chez un marchand, il a même vu des oranges! En plein mois de juillet, cela ressemble fort à un défi à la nature. Depuis qu’on vend des pastèques en janvier, plus rien ne l’étonne. Lui n’en a cure, ce qui compte pour lui, c’est de nourrir ses enfants. Juste leur assurer le minimum comme le lait, le pain, quelques légumes et un peu de viande les fins de mois. Nous sommes loin de la fin du mois et comme c’est le ramadhan, il peut se permettre d’enfreindre le règlement qu’il s’était imposé. Ainsi il lui faut trouver des subterfuges quotidiens pour gérer son petit budget. Cette journée est donc comme les précédentes, un pied de nez à l’austérité et il sait qu’il commet des folies mais il s’en remet au Tout-Puissant qui «trouvera la solution». En attendant les journées suivantes, d’autres envies, d’autres frustrations et toutes ces montagnes de victuailles qui viendront le provoquer.

Il sait qu’il se débrouillera encore et demain il se rabattra sur les parties si peu nobles du poulet et de la dinde : le cou! Cédé à des prix très bas, il présente l’immense avantage de manger du gallinacée sans en avoir ces parties dodues que sont les cuisses et  le blanc. Ça donne du goût à la chorba et ça ne saigne pas trop le budget. Chaque jour, il fait les étals comme à son habitude- ces gens-là ne font pas le marché mais déambulent dans les allées surchargées, indécis sur le légume à acheter puisque chaque achat est un sacrifice-. Le grand sacrifice est à venir et il appréhende avec terreur ces jours où il faudra acheter des habits aux cinq enfants. Dieu merci, il y a la fripe, cette panacée du pauvre et il sait qu’il ira avec son épouse et sa progéniture  longuement farfouiller dans ces amas de nippes froissées pour dégoter ces fringues potables et pas chères. Il sait aussi que son aîné voudra porter ces baskets hors de prix et il faudra se rabattre sur la confection chinoise, sachant que ces chaussures ne passeront pas l’hiver avec leurs semelles en toc. Mais tant pis! Il offrira à son fils l’illusion de porter du neuf jusqu’à la très prochaine usure. Il ne comprend pas pourquoi des vitrines étalent des costumes à 2 millions de centimes et des chaussures hors de prix. Lui, s’accommode très bien avec ces vieilles godasses en gros cuir, qu’il avait dégotées un jour à la fripe du coin.  De plus il n’y a pas que les vêtements et il attend avec stoïcisme et résignation le moment fatidique où sa femme lui demandera d’acheter tous ces ingrédients pour la préparation des gâteaux de l’Aïd. Elle n’est pourtant pas exigeante, la mère, et elle a fait son deuil de ces amandes intouchables. Juste de la farine, du beurre et des œufs pour pouvoir envoyer l’assiette de l’Aïd aux voisins et parents. Il déplore qu’il n’y ait pas d’épicerie qui fasse dans le bas prix et comme pour la fripe, proposerait de la farine, des œufs et même ces satanées amandes dont  le prix sonne comme une gifle.

Parfois devant tant de désespoir, il se découvre l’impatience des mécréants. Ce n’est pas juste de supporter tant de dépenses pour un si maigre salaire. Quand son moral atteint les tréfonds, il se surprend à penser sérieusement à tendre la main surtout qu’il connait  des mendiants millionnaires qui finissent le mois avec des fortunes. L’épicier du quartier lui a raconté l’histoire de cette femme qui vient changer chaque soir avant la rupture du jeûne l’équivalent de cinq mille dinars en petite monnaie ! Ca rapporte de tendre la main et de la jouer pitoyable ou invalide ou malade. Il suffit juste de titiller la conscience des passants en exhibant une ordonnance ou un bébé et le tour est joué. Mais il sait qu’il ne tendra jamais la main. Sa dignité le lui interdit et son pain est propre, gagné à la sueur de son front. Il marche, marche et remarque un attroupement autour d’une camionnette. On y vend des melons à 100 dinars pièce. Non, se dit-il, pas aujourd’hui. Il a fait trop de sacrifices et ce serait de la folie que de céder à cet achat superflu. Il poursuit son chemin en pensant à la supplique de son petit dernier qui n’a de cesse de lui demander de ramener du melon. Il revoit son regard insistant et revit presque avec douleur son impuissance à exaucer son vœu. Soudain il retourne sur ses pas et se dirige bravement vers la camionnette, comme un soldat par à l’assaut de l’ennemi. Alors il fend la foule et se retrouve en face de la montagne de fruits dorés. Du regard, il se  met à dévisager le fruit.

Après de longues tergiversations, il jette son dévolu sur un melon lourd et bien jaune. Il paye et l’empoigne fièrement en imaginant la joie indescriptible de son petit quand il verra le fruit  qu’il dégustera après le f’tour. Il sait qu’il a commis une immense folie.  Mais c’est aussi cela le ramadhan. Ces moments de folie qui font son charme. Ces instants d’ivresse d’avant la rupture du jeûne. Et demain est un autre jour. Le Tout-Puissant trouvera une solution…

 

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