L’annonce de la publication par le groupe de hackers « Jabaroot » d’une base de données contenant les informations personnelles de plus de 70 000 personnes affiliées aux services de sécurité et de renseignement marocains, et de son régime du Makhzen a rapidement dépassé le cadre d’un simple incident cybernétique.
En Espagne, les médias ont immédiatement saisi la portée stratégique de cette affaire, transformant une fuite de données massives en un enjeu majeur de sécurité nationale pour la péninsule Ibérique et pour l’ensemble de l’Europe.
En plus de l’embarras politique pour Rabat, la presse espagnole met en avant le risque d’une vulnérabilité structurelle sans précédent au sein des institutions dirigées par Abdellatif Hammouchi, à savoir la Direction générale de la surveillance du territoire et la Direction générale de la sûreté marocaine. Les documents diffusés par « Jabaroot » ne se limitent pas à de simples identités, ils exposeraient des numéros d’identification, des grades, des dates d’engagement et des coordonnées bancaires, en mettant sérieusement en péril le service de sécurité marocain, tout en démontrant au monde entier sa fragilité, et son incapacité à protéger les donnés de ses éléments.
21 hauts responsables marocains des services secrets révélés
Dans son analyse de l’événement, le journal espagnole « El Confidencial » qualifie cette cyberattaque de « plus grand coup jamais porté au renseignement marocain ». Le quotidien souligne que si certaines fuites antérieures attribuées à ce même groupe s’étaient révélées authentiques, la prudence reste de mise quant à la véracité de l’intégralité des 70 000 profils publiés. De son côté, le média « The Objective » met l’accent sur la gravité de la brèche en précisant que l’attaque aurait exposé les identités de 21 hauts responsables des services secrets internes, qualifiant la situation d’épreuve d’une importance capitale pour l’Espagne et ses partenaires européens. L’aspect le plus sensible pour l’opinion publique espagnole réside dans les accusations portées par le groupe pirate concernant les événements survenus à Ceuta. Selon les révélations relayées par « ABC », « Jabaroot » affirmerait détenir les preuves d’une planification étatique visant à orchestrer les flux migratoires vers l’enclave espagnole. Le quotidien espagnol rapporte que le groupe désigne directement Fouad Ali El Himma, conseiller clé du roi Mohammed VI, comme l’un des instigateurs d’une stratégie destinée à mettre Madrid sous pression, tout en dédouanant la figure royale elle-même. Cette perspective modifie la perception de la gestion frontalière du point de vue espagnol. Le journal local « El Faro de Ceuta » a particulièrement insisté sur ces menaces de révélations, soulignant le risque que des agents de renseignement marocains aient opéré directement aux abords de la frontière espagnole sous couvert d’ordres de mission officiels. Si ces allégations venaient à être confirmées par des expertises indépendantes, la coopération sécuritaire entre les deux nations s’en trouverait profondément fragilisée, ravivant les craintes d’une instrumentalisation de la pression migratoire à des fins géopolitiques. Cette affaire ravive le souvenir des tensions liées au logiciel espion Pegasus. Les publications spécialisées « Escudo Digital » et « Estrella Digital » rappellent que si ces nouvelles fuites ne prouvent pas techniquement l’implication directe du Maroc dans le ciblage des téléphones de dirigeants espagnols, elles réveillent une méfiance latente au sein de la classe politique à Madrid. Entre partenariat sécuritaire indispensable et craintes de surveillance clandestine, la crise ouverte par ces divulgations remet en question l’image d’un appareil sécuritaire marocain invincible et force l’Espagne à réévaluer la vulnérabilité de ses propres frontières.
Tentative de rejeter la faute sur l’Algérie
Face aux fuites successives, les autorités marocaines ont attribué les activités du groupe « Jabaroot » à l’Algérie, s’inscrivant dans la continuité d’un discours qui associe désormais les crises internes et les brèches sécuritaires à la rivalité régionale. Toutefois, la presse espagnole n’a pas repris cette version comme une vérité établie, la présentant plutôt comme une accusation marocaine qui manque jusqu’à présent de preuves publiques décisives.
En s’appuyant sur des experts en cybersécurité et des sources du renseignement, des médias tels que « Euronews », « El Faro de Ceuta » et « La Gaceta » ont souligné l’existence de doutes sérieux quant à l’hypothèse d’un lien entre le groupe et l’Algérie. Ils ont également évoqué la possibilité que ces fuites émanent d’un ancien agent possédant une connaissance interne de l’appareil marocain, plutôt d’une opération dirigée par un État ou par un vaste réseau informatique. Ce détail revêt une importance politique majeure, Rabat n’est pas parvenu à imposer l’accusation portée contre l’Algérie comme un récit admis au sein des médias espagnols. Au contraire, le mystère entourant l’identité de « Jabaroot » a réorienté l’attention vers l’éventualité d’une infiltration interne, d’une lutte de pouvoir au sein de l’appareil d’État ou de failles dans la protection des bases de données sensibles. L’Algérie n’a pas besoin de s’engager dans cette polémique, la charge de la preuve incombant à celui qui formule l’accusation. De plus, pointer du doigt l’extérieur ne répond pas à la question la plus pressante pour le Maroc et ses partenaires européens.
Le Maroc d’un partenaire sécuritaire à une source d’inquiétude
La manière dont la presse espagnole a traité cette affaire révèle un tournant qui dépasse les simples titres sur le piratage. Le Maroc, présenté pendant des années comme le premier rempart de l’Europe face à l’immigration et au terrorisme, apparaît désormais dans ces couvertures médiatiques comme un terrain d’infiltration cybernétique, une source potentielle d’opérations d’espionnage et une partie accusée d’exploiter la pression frontalière à des fins politiques. Cette image ne signifie pas que l’ensemble des affirmations attribuées à « Jabaroot » soient confirmées, mais elle traduit une érosion de la confiance absolue envers le système sécuritaire marocain. Un partenariat qui exige en permanence d’ignorer les questions embarrassantes ne garantit pas une sécurité durable, et la dépendance excessive de l’Europe vis-à-vis de Rabat pour le contrôle migratoire lui confère un pouvoir de négociation susceptible de se transformer en outil de pression lors de chaque crise.
Pour le Maroc, la perte ne se mesure pas seulement au nombre de registres devenus accessibles, mais à l’ampleur du doute qui s’est instillé quant à l’image de ses services auprès de leurs partenaires. « Jabaroot » est parvenu à imposer sa question aux médias espagnols : que sait réellement Madrid sur les services avec lesquels elle coopère au sud de la Méditerranée ? La réponse ne viendra pas des seules données fuitées, mais nécessitera une enquête espagnole et européenne indépendante, un audit technique des fichiers et une révision sérieuse de la nature de la coopération sécuritaire avec Rabat. Si l’authenticité des documents relatifs à Ceuta est avérée, l’Espagne ne sera pas seulement face à une faille sécuritaire du Maroc, mais face à la possibilité qu’un appareil de renseignement ait instrumentalisé les frontières d’un État européen et ses habitants dans un combat politique. Dans le cas contraire, l’ampleur de la confusion générée par l’opération reste suffisante pour mettre en évidence la fragilité de la protection interne et la facilité avec laquelle le flou peut se transformer en crise de confiance. Dans les deux cas, le Maroc subit un coup qu’il est difficile de réduire à une simple fuite informatique. Ses services sont sous la loupe, sa version accusant l’Algérie n’a pas convaincu les experts espagnols, et son partenariat sécuritaire avec l’Europe se retrouve entouré d’interrogations portant sur l’espionnage, l’immigration et le chantage politique. Quant à « Jabaroot », le groupe a déplacé la bataille des serveurs de Rabat à la une de la presse espagnole, plaçant l’institution d’Abdellatif Hammouchi face au test le plus difficile pour son image, son influence et son secret.
Rym Hamzaoui






