Une nouvelle page s’ouvre dans les relations entre l’Algérie et le Mali. Le Premier ministre malien, le général de division Abdoulaye Maïga, effectue dès aujourd’hui une visite de travail en Algérie, et ce, sur invitation de son homologue algérien, Sifi Ghrieb. Ce déplacement officiel, convenu lors d’un échange téléphonique le 9 août dernier à l’initiative d’Alger, concrétise la reprise de contacts politiques au plus haut niveau et concrétise une volonté partagée de réengagement diplomatique.
Au cœur de ce voyage, le chef du gouvernement malien est porteur d’un message direct du président de la Transition du Mali, le général d’armée Assimi Goïta, destiné au chef de l’État algérien, Abdelmadjid Tebboune. Le programme de la visite s’annonce particulièrement dense, outre l’audience accordée par le président Tebboune, plusieurs séances de travail bilatérales sont prévues entre les deux chefs de l’Exécutif Maïga et Ghrieb. L’objectif affiché est d’examiner en profondeur les axes de consolidation de la coopération stratégique tout en instaurant un dialogue direct, structuré et régulier.
Ce déplacement marque également une étape décisive dans le dégel des relations diplomatiques observé ces derniers mois. Il s’inscrit dans le prolongement de mesures de confiance graduelles et réciproques, à l’instar du retour effectif des ambassadeurs dans leurs chancelleries respectives à Bamako et à Alger, ainsi que de la réouverture simultanée des espaces aériens aux compagnies et aéronefs des deux pays. Pour Bamako, cette mission officielle permet de réaffirmer l’attachement du gouvernement malien à un partenariat mutuellement avantageux et au renforcement des liens de bon voisinage. Ce dialogue renouvelé repose sur un socle de principes partagés. Le respect absolu de la souveraineté, la confiance mutuelle et la non-ingérence dans les affaires intérieures. Dans un contexte régional complexe, la stabilisation et la redynamisation des canaux officiels entre les deux voisins apparaissent plus que jamais cruciales pour la sécurité et le développement de l’espace sahélo-maghrébin. En réactivant ces leviers diplomatiques, Alger et Bamako démontrent leur capacité à surmonter les phases de tension pour privilégier l’intérêt supérieur de leurs peuples. Cette visite de travail pose ainsi les bases d’une concertation durable, fondée sur la recherche de solutions concertées et la construction d’un espace de paix et de prospérité partagé.
Réouverture de l’espace aérien, une aubaine pour la relance économique
La reprise du trafic aérien insuffle une dynamique économique concrète. Elle réduit considérablement le temps de trajet entre Alger et Bamako, simplifie les déplacements des hommes d’affaires et des délégations techniques, et relance les services de fret. De plus, elle offre à la compagnie Air Algérie l’opportunité de consolider sa position sur le marché ouest-africain, tirant parti du hub d’Alger comme point de transit stratégique entre le Sahel et le bassin méditerranéen. Les deux nations disposent d’un ancrage géographique majeur pour accroître leurs échanges, s’appuyant sur une frontière terrestre commune de 1 376 kilomètres. Dans ce contexte, la stabilité des relations politiques et sécuritaires est essentielle pour sécuriser le transit des marchandises, moderniser les postes-frontières, encadrer le commerce transfrontalier et résorber les flux informels.
Le troc frontalier, une opportunité commerciale à saisir
Les échanges de troc frontalier avec le Mali et le Niger obéissent à un cadre réglementaire algérien strict définissant les modalités et la liste des produits éligibles. Ce dispositif, actualisé ces dernières années, vise à structurer le commerce dans les wilayas du Sud et à créer des débouchés pour les produits algériens, tout en approvisionnant les zones frontalières en produits du Sahel. La réactivation de ce mécanisme doit stimuler les exportations algériennes en matériaux de construction, produits agroalimentaires, médicaments, équipements industriels et électroménagers. En retour, l’Algérie importera des produits maliens, principalement issus de l’élevage, de l’agriculture et des matières premières. L’expansion de ces flux reste toutefois conditionnée à l’amélioration de la chaîne logistique : transport, stockage, assurance et services bancaires transfrontaliers.
Un corridor commercial vers le Sahel via la Route Transsaharienne
La coopération économique entre les deux pays s’appuie fortement sur la Route Transsaharienne, un réseau routier d’environ 10 000 kilomètres reliant l’Algérie, le Mali, le Niger, le Nigeria, la Tunisie et le Tchad. L’Algérie a déjà achevé 2 400 kilomètres du tronçon principal sur son territoire, tandis que l’ensemble des États membres œuvre à transformer cette infrastructure de transport en un véritable corridor économique intégré. En juin 2026, Alger a accueilli la 77ᵉ session du Comité de liaison de la Route Transsaharienne, axée sur l’augmentation du commerce intra-africain, le raccordement des marchés régionaux, ainsi que le développement des zones logistiques et des services douaniers. Pour le Mali, pays enclavé, l’axe algérien offre un accès complémentaire aux ports méditerranéens et diversifie ses voies de commerce extérieur. En contrepartie, il permet aux entreprises algériennes de s’implanter sur le marché malien et d’accéder par voie terrestre aux marchés du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest. La concrétisation de ce corridor exige une coordination étroite entre Alger et Bamako sur le transit des poids lourds, la simplification des procédures douanières, la sécurisation des routes et l’aménagement d’aires de service et de stockage.
Interconnexion numérique et infrastructures de fibre optique
Les deux pays disposent également d’un fort potentiel de partenariat dans le domaine du numérique grâce au projet de la Dorsale transsaharienne en fibre optique, reliant l’Algérie, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Nigeria et le Tchad. L’Algérie a déjà déployé 2 600 kilomètres de fibre optique entre Alger et In Guezzam, avec une extension vers Tindouf. Ce projet vise à renforcer la connectivité, l’échange de données, le commerce électronique ainsi que les services financiers et douaniers, tout en raccordant les économies du Sahel aux réseaux de télécommunications internationaux via l’infrastructure algérienne. La reprise de la coordination avec Bamako permettra d’accélérer le volet malien du projet et d’ouvrir ce marché aux entreprises de services numériques et d’ingénierie.
Des échanges commerciaux à fort potentiel de croissance
Cette relance s’inscrit dans l’ambition globale de l’Algérie d’augmenter ses échanges avec le reste du continent. En 2023, le commerce extérieur de l’Algérie avec les pays africains s’est élevé à environ 4,6 milliards de dollars (dont 2,7 milliards de dollars d’exportations et 1,87 milliard de dollars d’importations), enregistrant une hausse de 5,5 %, selon l’Agence nationale de promotion du commerce extérieur (ALGEX). Si les volumes spécifiques des échanges algéro-maliens restent en deçà du potentiel réel, la combinaison de la frontière terrestre, de la Route Transsaharienne, des régimes de troc et des liaisons aériennes offre d’importantes perspectives de croissance. Le marché malien constitue un débouché naturel pour les produits non hydrocarbures algériens (ciment, fer, produits pharmaceutiques, engrais), ainsi que pour les entreprises de BTP, de transport, de télécommunications et de banque. Ce rapprochement prend tout son sens dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). L’Algérie entend mobiliser ses capacités industrielles et portuaires pour renforcer sa présence au Mali, offrant à Bamako une porte d’accès stratégique vers l’Afrique du Nord et la Méditerranée.
La sécurité, socle indispensable des investissements
La stabilité sécuritaire demeure la condition essentielle à l’essor des échanges. Les tensions dans le nord du Mali augmentent les coûts de transport et d’assurance, perturbent les chaînes d’approvisionnement et freinent les investissements transfrontaliers. De plus, la contrebande nuit à l’économie formelle et réduit les recettes douanières. Le rapprochement actuel repose donc sur deux axes indissociables, la restauration du dialogue politique et la relance concrète de la coopération économique. La coordination sécuritaire protège les axes routiers et les infrastructures, tandis que le développement économique crée des intérêts partagés durables. Dans son communiqué du 22 août, le gouvernement malien a rappelé que cette dynamique repose sur le respect mutuel, la souveraineté, la non-ingérence et la solidarité historique liant les deux peuples depuis la guerre de libération algérienne. La visite officielle du Premier ministre Abdoulaye Maïga à Alger marque ainsi la transition d’une phase de gestion de crise diplomatique vers la mise en œuvre de projets économiques et stratégiques structurants pour l’ensemble de la région.
Mohamed B.






