L’Algérie face aux enjeux géostratégiques et énergétiques: Le projet gazoduc Nigeria-Europe

0
51

La faisabilité du projet du gazoduc Nigeria-Europe, doit tenir compte des nouvelles mutations gazières mondiales pour évaluer sa rentabilité car les lettres d’intention ne sont pas des contrats définitifs.

Par Abderrahmane Mebtoul Professeur des universités, expert international Docteur d’Etat en sciences économiques (1974)

Comme le démontre une importante étude  de l’IRIS  du 19 août 2021, le  gazoduc reliant le Nigeria à l’Europe,  principal client qui doit se prononcer également sur ce projet,  est l’objet d’enjeux géostratégiques importants pour la région. D’où l’importance, en ces moments de tensions budgétaires, d’avoir une vision économique réaliste

1.- L’idée d’un gazoduc reliant le Nigeria à l’Algérie a germé dans les années 1980. Le 3 juillet 2009, a été signé un protocole d’accord pour la réalisation de ce projet avec l’Algérie.  En juillet 2016, à l’occasion du 27e sommet ordinaire de l’Union africaine le Nigeria réaffirme sa volonté d’engager le lancement du gazoduc trans-saharien, prévus d’être détenu à 90 % par Sonatrach et la NNPC, et à 10 % par la Compagnie nationale du pétrole du Niger. Le 22 septembre 2021, le ministre du pétrole de la République du Nigeria, Timipre Sylva, a annoncé que son pays allait entamer la construction d’un gazoduc pour transporter le gaz nigérian vers l’Algérie. Le 18 février 2022, une feuille de route est enfin approuvée par les représentants du Niger, de l’Algérie et du Nigeria. Suite à l’approbation des décisions de la précédente réunion tenue à Niamey, au Niger, le 16 février 2022 qui avait défini une feuille de route pour réaliser ce chantier, le 21 juin 2022, une  réunion tripartite Algérie-Niger-Nigeria s’est tenue dans la capitale du  Nigeria,  regroupant  les ministres en charge de l’Energie des trois pays  s’inscrivant dans le cadre de la reprise des discussions au sujet du projet du gazoduc Transsaharien (TSGP) où les ministres ont examiné l’état d’avancement des décisions prises lors de la précédente réunion et les prochaines étapes devant aboutir à la réalisation du projet, selon le même communiqué officiel qui ont convenu d’actualiser l’étude de la  faisabilité de ce projet. Cependant, il faut signaler l’ambiguïté du Nigeria vis-à-vis de ce projet. Selon plusieurs agences internationales  en date du 2 mai 2022, le ministre nigérian du Pétrole a déclaré officiellement que le Nigeria et le Maroc sont à la recherche de fonds pour financer le méga projet de gazoduc visant à acheminer le gaz nigérian à l’Afrique du Nord et à l’Europe qui prévoit de se libérer à terme du gaz russe dont la part est à plus de 40%, alors que selon le ministre algérien de l’Energie, propos repris par l’APS, le 17 février 2022, ce projet transite par l’Algérie. Le Nigeria qui a également signé plusieurs protocoles d’accord avec le Maroc, doit avoir une position claire et choisir soit l’Algérie, soit le Maroc. Le projet du gazoduc Nigeria Algérie, selon une étude de l’Union européenne,  en termes de rentabilité économique est plus rentable  que celui du gazoduc passant par  le Maroc, 5660 km,   un coût estimé à environ 20 milliards de dollar pour une durée  de réalisation entre 4/5 ans alors que celui du Maroc  durera entre 8/10 ans pour un coût approchant les 28/30 milliards de dollars. Ce projet passe par plusieurs pays instables longeant  la côte Ouest Africaine, traversant ainsi 14 pays : Nigeria, Bénin, Togo, Ghana, Côte d’Ivoire, Liberia, Sierra Leone, les trois Guinée, la Gambie, le Sénégal, la Mauritanie et le Maroc.

En plus, pour la réalisation  de ce projet, il faut l’accord  de la France pour traverser les Pyrénées. Par contre,  la longueur du gazoduc transsaharien Nigeria-Algérie, est  de 4128 kilomètres avec une  capacité annuelle de trente milliards de mètres cubes, partant de Warri   au Nigeria et devant aboutir  Hassi R’Mel  en passant par le Niger, et du fait des tensions avec l’Espagne, devant être   raccorder à l’Italie et la France pour parvenir à   l’Europe. Cependant, le choix définitif du tracé peut répondre à d’autres objectifs qu’économiques, rentrant dans le cadre de la géostratégie et le choix  définitif   reviendra à l’Europe principal client. C’est que le secteur de l’Energie au Nigeria  est marqué par le poids dominant de l’industrie pétrolière et gazière, procurant  75 % des recettes du budget national et 95 % des revenus d’exportation et les réserves prouvées de gaz naturel sont estimées à 5300 milliards  de mètres cubes gazeux. Les réserves de pétrole sont évaluées selon la déclaration du ministre algérien de l’Energie début 2020 à 10 milliards de barils et entre 2200 et 2500 milliards de mètres cubes gazeux pour le gaz traditionnel.  La production est passée de plus de 1,5 million de barils/j entre 2007/2008 à environ 950 000 barils, 1 million /j les exportations se situant à environ à 500 000 barils/j et pour le gaz les exportations étaient de 65 milliards de mètres cubes gazeux à seulement 43 milliards de mètres cubes gazeux  en 2021, du fait du désinvestissement, de la faiblesse  de l’investissement direct étranger, et de la forte la consommation intérieure : près de 40/50% de la production pour le pétrole et le gaz entre 2019/2021 et devant s’accélérer entre 2022/2030, laissant peu pour les exportations, dossier liée la politique  des subventions dossier très sensible (voir étude réalisée sous la  direction du professeurs Abderrahmane Mebtoul assisté des cadres de Sonatrach et du bureau d‘études américain Ernst & Young, pour une nouvelle politique de subventions  des carburants 8 volumes MEM Alger 2008). Rappelons qu’actuellement, les  exportations de l’Algérie se font grâce au GNL qui permet une souplesse dans les approvisionnements des marchés régionaux pour 33% et  par canalisation pour 67%. L’Algérie possède trois canalisations. Le TRANSMED, la plus grande canalisation d’un looping GO3 qui  permet d’augmenter la capacité  de 7 milliards de mètres cubes  auxquels s’ajouteront aux 26,5 pour les GO1/GO2 permet une capacité de 33,5 milliards de mètres cubes gazeux. Il  est d’une longueur  de  550 km sur le territoire algérien et  370 km sur le territoire tunisien,  vers l’Italie. Nous avons le MEDGAZ directement vers l’Espagne à partir de Beni Saf au départ d’une capacité de 8 milliards de mètres cubes gazeux qui après extension en février 2022,  la capacité a été  portée à 10,5 milliards de mètres cubes gazeux. Nous avons le GME via le Maroc dont  l’Algérie a décidé d’abandonner,  dont le contrat s’étant achevé le 31 octobre 2021,  d’une longueur de 1300 km, 520 km de tronçon marocain, la capacité initiale étant de 8,5 milliards de mètres cubes ayant  été porté en 2005 à 13,5 de milliards de mètres cubes gazeux, le contrat ayant expiré le 31 octobre 2021 et n’ayant pas été renouvelé. Aussi le projet du gazoduc Nigeria-Algérie est stratégique pour l’Algérie, selon  différents rapports du ministère de l’Energie afin de pouvoir honorer ses engagements internationaux en matière d’exportation de gaz. Et ce, afin d’ assurer les équilibres financiers avec la forte consommation intérieure  où  horizon 2030  la consommation intérieure risque de dépasser les exportations actuelles expliquant la décision récente du président de la République du 21 novembre 2021  d’axer sur les énergies renouvelables pour subvenir à la consommation intérieure (extrapolation de 40% pour la consommation intérieure horizon 2030) .

2.- La rentabilité du projet Nigeria-Europe, suppose cinq conditions. Premièrement, la mobilisation du financement, alors que les réserves de change sont àun niveau relativement faible au  1er janvier 2021, pour l’Algérie de 44 milliards de dollars pour 45 millions d’habitants, le Maroc 36 milliards de dollars pour 37 millions d’habitants et le Nigeria 33 milliards de dollars pour 210 millions d’habitants. Le Nigeria et l’Algérie traversent une crise de financement, devant impliquer des groupes financiers internationaux, l’Europe, principal client et sans son accord et son apport financier, il sera difficile voire impossible de lancer ce projet.  Deuxièmement, l’évolution du prix de cession du gaz  où la   faisabilité est   liée à l’étude du marché  du prix du gaz, ce qui pourrait, selon Sonatrach , «influer sur la prise de décision de lancer un tel investissement». D’où la démarche de lancer une étude du marché pour déterminer la demande sur le gaz avant de trancher sur l’opportunité de s’engager dans ce projet. Cette faisabilité implique la détermination du seuil de rentabilité en fonction   de la concurrence d’autres producteurs, du coût et de l’évolution du prix du gaz. Troisièmement, la sécurité, le projet traversant plusieurs zones alors instables et qui mettent en péril sa fiabilité avec les groupes de militants armés du Delta du Niger qui arrivent  à déstabiliser la fourniture et l’approvisionnement en gaz. Il faudra négocier pour le droit de passage (paiement de royalties) donc évaluer les risques   d’ordre économique, politique, juridique et sécuritaire. Quatrièmement, pour la faisabilité du projet NIGAL la demande future notamment européenne principale client, sera déterminante, la dépendance pouvant atteindre près de 70 % de la consommation totale d’énergie, soit 70 % pour le gaz naturel, 80 % pour le charbon et 90 % pour le pétrole, selon les estimations de la Commission européenne. Cinquièmement, la concurrence internationale qui influe sur la rentabilité de ce projet. Les réserves avec de bas coûts, sont de 45 000 pour la Russie, 30 000 pour l’Iran et plus de 17 000 pour le Qatar.  En ce mois de juin 2022,  Eni et Total Energies vont développer le plus grand champ gazier au monde au Qatar, où avec la mise en production du projet North Field East (NFE) – dont la phase d’expansion doit faire l’objet d’un investissement total de 28,75 milliards de dollars – est attendue avant la fin de l’année 2025,  va permettre de porter la capacité d’exportation du Qatar de 77 millions de tonnes par an (MTPA) aujourd’hui à quelque 110 millions de tonnes par an. Il y a aussi, l’accord entre Moscou et Pékin pour la construction d’un gazoduc qui va relier la Sibérie à la Chine plus de 3000 kilomètres,  le coût de «Power of Siberia» étant  estimé par Gazprom à 55 milliards de dollars. Ce gazoduc   traverse  la Mongolie avec  une capacité de 50 milliards/cube par an soit quasiment le même volume que le fameux gazoduc Nord Stream 2 qui devait relier la Russie à l’Allemagne, le  contrat s’étalant sur  30 ans pour la livraison de 38 milliards de mètres cubes par an  pour un montant  cumulé d’ environ 400 milliards  de dollars. Dans ce contexte de concurrence internationale, nous avons aussi le gazoduc Israël-Europe, les importants gisements de gaz en Méditerranée (20 000 milliards de mètres cubes gazeux) expliquant les tensions entre la Grèce et la Turquie. Et l’Algérie est concurrencée même en Afrique, avec l’entrée en Libye, réserves d’environ 2000 milliards de mètres cubes non exploitées, et les grands gisements au Mozambique (plus de 4500 milliards de mètres cubes gazeux). Outre les USA, premier producteur mondial avec le pétrole/gaz de schiste, avec de grands terminaux, exportant  vers l’Europe, nous avons la concurrence en provenance de la mer Caspienne du gazoduc  Trans Adriatic Pipeline (818 km ) concurrent direct de Transmed, qui achemine le gaz à partir de l’Azerbaïdjan qui traverse le nord de la Grèce, l’Albanie et la mer Adriatique  avant de rallier, sur 8 km, la plage de Melendugno au sud-est de l’Italie,   pouvant  transférer l’équivalent de 10 milliards de mètres cubes par an.  Mais les    plus grands concurrent de l’Algérie en Europe seront d’abord la Libye, proche de l’Europe, le Qatar avec ses grands GNL,   et surtout  la Russie, en cas d’accords  en Ukraine,  avec des coûts bas où la capacité du South Stream de 63 milliards de mètres cubes gazeux, du North Stream1 de 55 et du North Stream2 de  55 milliards de mètres cubes gazeux, (actuellement gelé depuis les tensions avec l’Ukraine) – (Conférence/débats du Pr Abderrahmane Mebtoul, à l’invitation de la Fondation allemande Friedrich Ebert et de l’Union européenne 31 mars 2021). Ne pouvant contourner toute la corniche de l’Afrique, outre le coût élevé par rapport à ses concurrents, le fameux gazoduc Sibérie-Chine, le Qatar et l’Iran proche de l’Asie avec des contrats avantageux pour la Chine et l’Inde,  le marché naturel de l’Algérie, en termes de rentabilité  est   l’Europe. Avec les tensions budgétaires que connaît l’Algérie, il  y a lieu de ne pas  renouveler l’expérience malheureuse du  projet GALSI, le Gazoduc Algérie–Sardaigne–Italie,  qui devait être mis en service en 2012, d’un coût initial de 3 milliards de dollars et d’une capacité de 8 milliards de mètres cubes gazeux, devant  approvisionner également  la Corse, a été gelé  par l’Algérie suite à l’offensive du géant russe Gazprom (conférence à la chambre de commerce en Corse A.Mebtoul en 2012 sur le projet Galsi).  Fortement dépendante des hydrocarbures, l’Algérie   devra être attentive aux mutations énergétiques mondiales et notamment gazières (voir analyse développée par le Pr A. Mebtoul dans la revue internationale gaz d’aujourd’hui Paris 2015 sur les mutations mondiales du marché gazier). La rentabilité étant à moyen et long terme,  tout dépendra de l’évolution   entre 2022/2030/2040, de la demande en GNL qui sera fonction du nouveau modèle consommation  mondial qui s’oriente vers la transition numérique et énergétique avec un accroissement de la part du renouvelable, de l’efficacité énergétique et entre 2030/2040 de l’hydrogène qui déclassera   une grande part de l’énergie traditionnelle. En conclusion, l’énergie, autant que l’eau, est au cœur de la souveraineté des États et de leurs politiques de sécurité, les nouvelles dynamiques économiques modifient les rapports de force à l’échelle mondiale et affectent également les recompositions politiques à l’intérieur des États comme à l’échelle des espaces régionaux. Dans un climat de tensions régionales, selon les propos du  commandement américain pour l’Afrique (Africom), un grand exercice  militaire du continent africain, African Lion 2022, au Maroc qui a démarré le  20 juin 2022, qui va durer 10 jours  mobilisant pas moins de 7500 soldats originaires de 10 pays dont  la Tunisie, manœuvres  qui seront  renouvelées  en Tunisie, au Sénégal et au Ghana.

Ces manœuvres sont à lier aux tensions en Ukraine, bien que l’Algérie ait adopté une position de neutralité et qu’elle s’est engagée  à respecter tous les contrats internationaux notamment en matière de gaz. Par ailleurs, le gouvernement mauritanien  a renouvelé  selon les agences internationales AFP, Reuters, Trust  Magazine, le  15 juin 2022, le traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération, signé avec l’Espagne 24 juillet 2008. Cela le montre que les propos du chef d’état-major de l’ANP de menaces extérieures  ne sont pas une  vue de l’esprit   et qu’à l’avenir malgré toutes  les aides de l’Algérie à la Mauritanie et à la Tunisie que dans la pratique des relations internationales  n’existent pas  de sentiments et qu’à l’avenir l’Algérie doit défendre ses propres intérêts, loin des sentiments.

  1. M.

LAISSEZ UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here