Quand les routes se transforment en hécatombes, le débat sur la sécurité routière en Algérie dépasse largement le cadre formel des statistiques officielles ou des communiqués ministériels. Les drames quotidiens ne constituent plus de simples faits divers destinés à meubler les pages locales des journaux, ils traduisent un traumatisme social profond, continu et dévastateur. Chaque jour, des dizaines de familles sont plongées dans le deuil, des milliers de personnes se retrouvent amputées de leur avenir avec des séquelles physiques ou psychologiques irréversibles, et des foyers entiers voient leur équilibre brisé en l’espace d’une seconde. Face à cette urgence sanitaire et économique, des spécialistes du domaine tirent la sonnette d’alarme et sollicitent une prise en main institutionnelle vigoureuse et immédiate.
Au cœur des préoccupations soulevées par ces acteurs de terrain figure la mise en œuvre effective du cadre légal déjà existant. Le point focal de leur démarche repose sur la concrétisation de l’article 63 bis de la loi n° 17-05 du 16 février 2017, qui modifie et complète la loi n° 01-14 relative à l’organisation, la sécurité et la circulation routières. Ce texte réglementaire prévoyait explicitement l’installation du Conseil supérieur national consultatif de la prévention et de la sécurité routière. Aux yeux des signataires de cet appel, cette instance stratégique ne relève pas du luxe administratif, mais présente de véritables solutions pour sortir de la dispersion des efforts. Une telle structure permettrait de fédérer l’ensemble des acteurs nationaux, de coordonner les politiques sectorielles et d’imposer une feuille de route cohérente face au péril routier. L’analyse portée par les experts met en lumière un constat amer, la multiplication des lois, des décrets et des durcissements d’amendes ne suffit pas, à elle seule, à préserver les vies humaines.
La pertinence d’un cadre juridique ne se mesure pas à la sévérité de son arsenal répressif, mais à son efficacité réelle sur le terrain et à sa capacité protectrice au quotidien. Si la sanction conserve sa légitimité face aux comportements criminels et à l’incivisme au volant, elle intervient par définition une fois le dommage consommé. L’enjeu prioritaire consiste donc à opérer un glissement doctrinal majeur. Passer d’une logique exclusivement répressive à une politique proactive et anticipative fondée sur la prévention systématique. Cette démarche de prévention intégrée implique de retravailler l’ensemble des maillons de la chaîne de sécurité. Cela commence dès le plus jeune âge par une éducation routière renforcée en milieu scolaire, se poursuit par une révision globale du système de formation continue pour l’ensemble des conducteurs, et passe par une revalorisation du statut et des compétences des moniteurs d’auto-école.
Parallèlement, l’assainissement du secteur exige un contrôle technique infaillible des véhicules, le retrait des épaves roulantes et une surveillance accrue de la flotte de transport professionnel de voyageurs et de marchandises, souvent impliquée dans les accidents les plus meurtriers. L’intégration des outils numériques modernes, à l’image des limiteurs de vitesse électroniques, du suivi par satellite et de la vidéo-verbalisation, offre aujourd’hui des leviers d’action performants qui ne demandent qu’à être pleinement exploités. Le manque de coordination intersectorielle demeure actuellement le point faible des politiques publiques en la matière. Le Conseil supérieur national consultatif est pensé pour combler ce vide en tant qu’espace d’expertise multidisciplinaire.
Il regrouperait l’ensemble des départements ministériels concernés, les services de sécurité, les universitaires, les professionnels du transport et les associations spécialisées. Cette approche transversale permettrait d’abandonner les réactions émotionnelles au profit de diagnostics scientifiques. L’analyse rigoureuse des données permettra d’identifier précisément les causes récurrentes des collisions, d’établir une cartographie dynamique des points noirs du réseau routier et d’évaluer de manière objective le rendement des campagnes de sensibilisation engagées. Derrière la sécheresse des chiffres et le bilan quotidien des victimes se cache une tragédie humaine globale. La perte d’un proche, l’invalidité permanente d’un soutien de famille ou la prise en charge médicale lourde des blessés représentent un coût exorbitant pour la collectivité et le système de santé publique.
C’est pourquoi la sécurité routière doit être hissée au rang de cause nationale absolue, nécessitant l’abandon des discours de circonstance au profit de décisions concrètes. La démarche portée par Nabila Ferhat, présidente de l’Association nationale des moniteurs professionnels de conduite, Omar Hammadi, expert international et conseiller de l’association, M’hamed Daoudi, expert principal en prévention routière, ainsi que le Dr Mohamed Kouache, chercheur et expert international, constitue un rappel à l’ordre institutionnel. Leur constat est unanime, l’urgence n’est plus à la rédaction de nouvelles chartes, mais à l’application stricte des mécanismes déjà promulgués. En matière de sécurité routière, le temps perdu ne se chiffre pas seulement en pertes financières, mais en vies humaines qu’il aurait été possible de sauver.
Mohamed B.






