Par Abderrahmane Mebtoul, Professeur des universités, expert international en management stratégique
Le nouveau gouverneur de la Banque d’Algérie installé le 03 septembre 2026 a déclaré officiellement que son action est de réduire l’écart entre la cotation du dinars sur le marché parallèle d’environ 155 dinars un euro et celui du marché parallèle fluctuante entre 278/280 dinars un euro soit un écart entre 78 et 80%.
La théorie économique qui postule que toute dévaluation dynamisera les exportations, les rendant moins chers au niveau international, avec comme hypothèse fondamentale une économie productive, est contredite par la situation actuelle de l’économie algérienne. La monnaie, en elle-même, ne peut être consommée ni utilisée directement comme bien de production dans le processus productif étant un stock inerte qui ne produit rien , ne faisant que faciliter les échanges et toute masse monétaire en hausse créant l’illusion d’une richesse fictive ne correspondant pas au niveau de production d’une Nation amplifie l’inflation. Les études empiriques sur le commerce extérieur algérien de 1970 à 2026 montrent qu’une dévaluation stimule rarement les exportations nationales hors hydrocarbures, en raison de la faiblesse de l’offre locale exportable et pour preuve le dinar algérien a connu une dépréciation accélérée entre 1970 et septembre 2026 et l’économie est toujours en septembre 2026 dépendante de la rente des hydrocarbures qui irrigue tout le corps économique et social directement et indirectement. 1970 : 4,94 DA pour 1 dollar (équivalent à l’époque à environ 1 franc français). 1980 : 5,03 DA pour 1 dollar. 1995 : 47,68 DA pour 1 dollar (suite à la dévaluation de 40,17 % en avril 1994 dans le cadre de la thérapie de choc du FMI après la cessation de paiement). 2001 : 77,26 DA pour 1 dollar et 69,20 DA pour 1 euro. 2005 : 73,36 DA pour 1 dollar et 91,32 DA pour 1 euro. 2010 : 74,31 DA pour 1 dollar et 103,49 DA pour 1 euro. 2015 : 100,46 DA pour 1 dollar et 111,44 DA pour 1 euro. 2020 : 128,31 DA pour 1 dollar et 161,85 DA pour 1 euro. 2025 (septembre) pour 1 dollar 129 DA et 152 DA pour 1 euro. 2026 (septembre) pour 1 dollar 133,13 dinars et 155 dinars 1 euro. Pour paraphraser les militaires devant distinguer tactiques quotidiennes de la stratégie à moyen et long terme donc s’attaquer à l’essence du mal et non aux apparences, rien ne garantit que la distorsion sur le marché parallèle des changes, où s’échangent déjà l’euro et le dollar à des taux bien supérieurs aux cours de la Banque d’Algérie soit éradiquée car éradiquer l’importance de la sphère informelle. Celle-ci s’appuie massivement sur l’utilisation des billets de banque (cash) au détriment des chèques ou des paiements électroniques par manque de confiance, engendrant des situations de monopoles ou d’oligopoles ayant augmenté en valeur absolue entre 2000/2025 et mais resté stable en valeur relative par rapport à l’évolution de la masse monétaire globale en circulation. A fin 2008, la part de la monnaie fiduciaire représente respectivement 22,1 % de la masse monétaire globale (M2), en 2010, 25,3 %, en 2012, 26,7 %, en 2019, 32,94 % pour un montant au cours actuel de 134 dinars un dollar soit 40 milliards de dollars. À la fin 2020, la monnaie hors banques est évalué par la Banque d ‘Algérie toujours au même cours dinar/dollar, à 6 140,7 milliards de dinars soit 46 milliards de dollars, soit 34,73 % de la masse monétaire globale, ce ratio stagnant autour de 33 % à 34 % en 2021 et 2022, atteignant environ 7 395 milliards de dinars. En 2023, la monnaie fiduciaire en circulation dépasse les 8000 milliards de dinars soit plus de 55 milliards de dollars et à la fin du mois d’août 2025, la monnaie en circulation atteint le niveau historique de près de 9 700 milliards de dinars soit plus de 72 milliards de dollars, maintenant son poids critique à environ 34% de la masse monétaire globale M2. Au niveau de la sphère réelle, l’informel emploie plus de 40 % de la population active en Algérie, agissant comme un « tampon social » face au chômage et contrôle près de 65 % des segments des marchés de large consommation, notamment les fruits et légumes, les viandes blanches et rouges, le poisson, ainsi que le textile et les chaussures via les circuits d’importation.
Une décision administrative d’alignement de la cotation du dinar officiel sur celui du marché parallèle, certes aurait comme conséquence de réduire substantiellement le marché noir de devises mais aurait six conséquences avec le risque de vives tensions sociales du fait que pour l’Algérie les exportations proviennent à plus de 97% des hydrocarbures y compris les dérivées inclus dans la rubrique hors hydrocarbures pour plus de 70%, restant au produits à forte valeur ajoutée moins de 2 milliards de dollars pour 2025, important une part significative de ses biens alimentaires, industriels et pharmaceutiques, une baisse de la valeur de la monnaie rend l’achat de ces produits en devises étrangères beaucoup plus coûteux. Le prix étant l’indicateur de l’allocation des ressources rares, c’est une loi économique universelle, cette distorsion des prix à travers cette création monétaire décourage les créateurs de richesses, à savoir les entreprises au profit des spéculateurs avec des impacts sociaux, la baisse du pouvoir d’achat surtout des revenus fixes, fonctionnaires et salariés, les ménages possédant des actifs tangibles (immobilier, actions, or) étant moins pénalisées. Le surcoût des produits étrangers se répercute directement sur les prix à la consommation intérieure, aggravant la hausse générale des prix et solution utopique, l’augmentation des salaires conduit forcément à la spirale infernale inflationniste, hausse des prix, augmentation des salaires. Les dépenses publiques libellées en devises augmentent, bien que les revenus pétroliers (exprimés en dollars) en dinars soient temporairement « gonflés » en comptabilité locale voilant l’important déficit budgétaire. Cela a un impact sur les agents économiques qui détiennent du capital sous forme liquide ou sur des comptes d’épargne qui voient la valeur réelle de leur argent diminuer et les emprunteurs notamment l’Etat qui remboursent ses dettes avec une monnaie dépréciée favorisant les débiteurs au détriment des créanciers. La monnaie reposant sur la confiance, les citoyens perdent foi en la monnaie nationale et se tournent vers le troc, les devises étrangères ou des actifs alternatifs. Ainsi, la réduction de l’écart entre le taux de change officiel et le marché parallèle apparaît ainsi comme l’un des défis majeurs de la nouvelle direction de la Banque d’Algérie étant un problème complexe car la valeur du dinar ne peut pas être relevée par une simple décision administrative. Son appréciation dépend essentiellement du niveau de production et de productivité, fonction de nombreux facteurs économiques, parmi lesquels l’inflation, la stabilité des prix constituant l’une des missions centrales de la Banque d’Algérie pouvant alors utiliser ses instruments monétaires pour agir sur la liquidité et tenter de contenir ces tensions, la balance des paiements, les entrées de devises ainsi que le niveau des importations et des exportations. Pour la Banque d’Algérie, l’objectif est donc délicat : agir sur cet écart sans adopter des mesures susceptibles d’épuiser les réserves de change qui tiennent cotation du dinar algérien via la rente des hydrocarbures à plus de 70% afin de permettre au pays de faire face à ses engagements extérieurs et aux éventuels chocs économiques. Pour un pays souffrant de rigidités structurelles et d’une faiblesse de l’offre, il faudra être attentif aux impacts économiques et sociaux sur la politique monétaire ne correspondant pas à la réalité socio-économique à savoir la sphère réelle, et d’une émission monétaire sans contreparties productives. Comme préconisé dans plusieurs de mes contributions, les solutions pour réduire l’écart entre le cours du marché officiel et celui du marché parallèle impliquent la bonne gouvernance afin de diversifier l’économie nationale passant par l’accroissement de la production et la productivité s’adaptant aux nouvelles filières mondiales. Techniquement, comme support, il s’agit d’autoriser des structures officielles d’échange pour capter la monnaie dont les bureaux de change, de moderniser le système bancaire en améliorant l’inclusion financière en généralisant les paiements électroniques pour tracer l’argent
Quelle conclusion tirer ?
La monnaie est avant tout un rapport social et un signe abstrait dont la valeur et l’acceptation universelle reposent entièrement sur la confiance partagée qui suppose que les avoirs et les dépôts restent convertibles ou accessibles à tout moment afin de sécuriser les acteurs économiques. Elle n’est pas la richesse elle-même, mais son vecteur de circulation (voir la contribution du professeur Hernando de Soto, un des plus grand expert au niveau mondial de la sphère informelle, dans l’ouvrage du professeur Abderrahmane Mebtoul paru aux Editions Gharb-Algérie 2003 sous le titre- Démocratie et Développement où ce sujet a été développé). Les trois formes de confiance dans la monnaie théorisées par les économistes français Michel Aglietta et André Orléan dans leur ouvrage « la monnaie entre violence et confiance » (2002) sont : la confiance méthodique permettant à la monnaie d’être acceptée de manière routinière dans la vie de tous les jours, car chacun sait que les autres l’accepteront en retour, la confiance hiérarchique garantie par la banque centrale qui assure la stabilité et la crédibilité de l’institution monétaire, qui doit être indépendante de l’exécutif ( règles fondamentales du FMI) et la confiance éthique qui reflète l’adéquation du système d’émission de la monnaie avec les valeurs de la communauté qui l’utilise. A travers l’histoire les échanges ont connu différentes formes de monnaies : le troc avec l’échange de biens et de services sans intermédiaire, l’utilisation d’objets d’usage courant ou rares acceptés par tous, comme le sel (origine du mot salaire) ou les coquillages cauris. Comme l’a montré l’anthropologue Bronisław Malinowski (ouvrage, mœurs et coutumes des Mélanésiens / Le Crime et la coutume dans la société sauvage (1926) i pour les tribus d’Australie, la monnaie métallique, pièces en métaux précieux (or, argent). L’Etat apposant son sceau pour certifier le poids et la valeur, ce qui permet de compter les pièces au lieu de les peser, ensuite le papier-monnaie qui représente une promesse de valeur convertible en or, l’étalon-or ,les monnaies étant indexées sur l’or, puis sur le dollar américain après 1944, avant la fin de la convertibilité en 1971. Durant la période moderne, nous assistons à sa dématérialisation avec la monnaie fiduciaire et scripturale et l’entrée des crypto-actifs avec l’apparition du Bitcoin en 2009 qui sont des monnaies virtuelles basées sur la technologie de la blockchain. D’une manière générale, la stabilité d’une monnaie est directement liée à la paix sociale et les manipulations administratives, qu’elle prenne la forme d’une planche à billets excessive ou d’une dévaluation brutale, détruit le pouvoir d’achat et peut déclencher de graves crises politiques et sociales ayant donc un impact sécuritaire. Aussi, la réduction de l’écart du dinar algérien entre le cours du marché officiel et celui du marché parallèle relève de mécanismes économiques et non de décisions administratives.
A. M.
(ademmebtoul@gmail.com)






