Vieille ennemie de l’humanité, la fièvre typhoïde n’a jamais totalement disparu. Si les antibiotiques ont permis, au XXe siècle, d’en réduire considérablement l’impact, la bactérie responsable de cette infection semble aujourd’hui reprendre l’avantage.
Face à l’essor de souches devenues résistantes à la plupart des traitements disponibles, la communauté scientifique s’inquiète : assistons-nous à une nouvelle crise sanitaire en gestation ?
Une maladie ancienne, longtemps redoutée
Avant l’avènement des antibiotiques, les sociétés humaines étaient régulièrement démunies face aux grandes maladies infectieuses. Si la peste noire reste l’exemple le plus emblématique dans l’imaginaire collectif, d’autres infections ont, elles aussi, marqué l’histoire. La fièvre typhoïde en fait partie. Provoquée par la bactérie Salmonella enterica sérovar Typhi (S. Typhi), elle a particulièrement sévi lors des conflits armés de la fin du XIXe siècle, notamment durant la guerre de Sécession américaine et la guerre des Boers. L’urbanisation massive et l’explosion démographique des grandes métropoles comme Paris, Londres, Chicago ou New York ont également favorisé sa propagation, à une époque où les réseaux d’assainissement étaient encore insuffisants. Transmise principalement par l’ingestion d’eau ou d’aliments contaminés, la typhoïde demeure aujourd’hui une infection bactérienne majeure dans de nombreuses régions du monde. Si elle est largement maîtrisée dans les pays dotés d’infrastructures sanitaires modernes, elle continue de contaminer des millions de personnes chaque année. En l’absence de traitement, elle peut être mortelle dans près d’un cas sur cinq.
L’alerte scientifique de 2022
En août 2022, une vaste analyse génomique publiée dans la revue The Lancet Microbe a tiré la sonnette d’alarme. Les chercheurs y décrivent une progression rapide de souches résistantes aux principaux antibiotiques oraux utilisés contre la typhoïde. Entre 2014 et 2019, plus de 3 489 génomes bactériens provenant du Népal, du Bangladesh, du Pakistan et de l’Inde ont été séquencés. Les résultats sont préoccupants : les variants identifiés ne se contentent plus de résister aux traitements traditionnels, ils échappent désormais à plusieurs générations d’antibiotiques. « La vitesse à laquelle des souches hautement résistantes ont émergé et se sont propagées ces dernières années est une réelle source d’inquiétude », alertait alors Jason Andrews, spécialiste des maladies infectieuses à l’université de Stanford.
Des souches XDR qui franchissent les frontières
Ces souches dites XDR – pour Extensively Drug-Resistant (résistance étendue) – ne répondent plus aux antibiotiques de première ligne comme l’ampicilline ou le triméthoprime-sulfaméthoxazole. Elles résistent également aux fluoroquinolones, qui bloquent la réplication de l’ADN bactérien, ainsi qu’aux céphalosporines de troisième génération, souvent utilisées en milieu hospitalier pour traiter les infections sévères. Initialement identifiées en Asie du Sud, ces souches ont désormais dépassé les frontières du continent. Elles ont été détectées en Afrique de l’Est, mais aussi dans des pays développés comme le Royaume-Uni, les États-Unis et le Canada. Depuis les années 1990, près de 200 épisodes de dissémination transfrontalière ont été recensés. Cette propagation internationale illustre la facilité avec laquelle une bactérie déjà adaptée à l’être humain peut circuler dans un monde globalisé.
Une adaptation génétique redoutable
À force d’être exposées aux antibiotiques, certaines souches de S. Typhi ont muté. Elles ont également acquis des fragments d’ADN extérieurs, appelés plasmides, leur permettant de produire des enzymes capables d’inactiver les traitements. Aujourd’hui, il ne reste qu’un seul antibiotique oral encore efficace face aux souches XDR : l’azithromycine, un macrolide qui bloque la synthèse des protéines essentielles à la survie bactérienne. Mais l’étude publiée en 2022 met en évidence une propagation de mutations conférant également une résistance à cette molécule, pourtant largement utilisée seulement depuis le début des années 1990. Si ces nouvelles mutations venaient à s’additionner aux résistances déjà acquises, les options thérapeutiques se réduiraient drastiquement. La prise en charge nécessiterait alors des antibiotiques administrés par voie intraveineuse, comme le méropénem. Un traitement lourd, impliquant hospitalisation et surveillance médicale étroite – un défi considérable dans les régions où la typhoïde est endémique et les infrastructures de santé limitées.
Des chiffres qui interpellent
En 2024, environ 13 millions de personnes auraient été infectées par la fièvre typhoïde, dont près de 70 % en Asie du Sud. Malgré ces chiffres élevés, la maladie ne constitue pas, à ce stade, une menace pandémique comparable aux virus grippaux ou au SARS-CoV-2. Toutefois, le fait que S. Typhi infecte exclusivement l’être humain facilite la circulation de souches déjà parfaitement adaptées à notre espèce. Dans un contexte de mobilité internationale accrue, cette caractéristique renforce le risque de diffusion rapide des variants résistants.
Vaccination : le dernier rempart
Face à cette situation, la vigilance est de mise. L’arsenal thérapeutique disponible se réduit progressivement, tandis que l’évolution bactérienne semble plus rapide que le développement de nouvelles molécules. C’est pourquoi Organisation mondiale de la Santé (OMS) a placé S. Typhi sous haute surveillance. L’organisation plaide activement pour l’intégration du vaccin conjugué contre la typhoïde (TCV) dans les programmes nationaux de vaccination des pays où la maladie est endémique. Ce vaccin représente aujourd’hui le principal levier pour réduire la circulation de la bactérie, limiter la consommation d’antibiotiques et briser le cercle vicieux menant à l’apparition de nouvelles résistances. Si la typhoïde ne s’annonce pas comme la prochaine pandémie mondiale, la progression des souches XDR constitue un signal d’alarme sérieux. Elle rappelle, une fois de plus, que la lutte contre l’antibiorésistance est devenue l’un des grands défis sanitaires du XXIe siècle.
Neila M






