Selon l’analyste M’hamed Benkherouf, la guerre en Ukraine a ravivé le débat sur la dépendance stratégique de l’Europe envers Washington. Le chercheur et analyste politique algérien basé à Paris, Dr M’hamed Benkherouf, estime que les divergences observées entre certains pays de l’Union européenne et les États-Unis concernant la guerre actuelle contre l’Iran s’expliquent en grande partie par les transformations qu’a connues la perception européenne des relations internationales au cours des deux dernières années, notamment depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine.
S’exprimant ce dimanche par téléphone lors de l’émission « L’Invité de l’internationale » diffusée sur Radio Algérie Internationale, Benkherouf a expliqué que le conflit ukrainien a poussé les sociétés européennes ainsi que les centres de réflexion spécialisés à réexaminer la nature de leurs relations avec Washington. Selon lui, les Européens ont progressivement pris conscience de l’ampleur de leur dépendance vis-à-vis des États-Unis et du manque de souveraineté dont ils disposent pour adopter des positions indépendantes de leur allié traditionnel. L’analyste souligne que l’alliance historique entre les États-Unis et l’Europe dans le cadre de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), initialement conçue pour faire face à ce qui est aujourd’hui qualifié de pôle oriental mené par la Russie et la Chine, a connu ces deux dernières années des signes d’évolution et de tensions internes.
Des voix européennes se sont notamment élevées pour critiquer certaines politiques américaines, en particulier la gestion du conflit en Ukraine, estimant que Washington aurait tiré profit de la guerre au détriment des intérêts du continent européen. Selon Benkherouf, plusieurs institutions politiques européennes considèrent désormais que la résolution de la crise ukrainienne passe par l’ouverture de canaux de dialogue avec la Russie, pays qui demeure à la fois un acteur majeur du continent et un partenaire qu’il serait difficile d’ignorer. Cette perception aurait contribué à accentuer les divergences entre les capitales européennes et Washington durant la période récente. Dans ce contexte, l’analyste relève également que la position du Royaume-Uni — allié traditionnellement très proche des États-Unis au sein de l’Europe — consistant à ne pas autoriser l’utilisation de ses bases militaires pour des attaques américaines contre l’Iran constitue un développement notable.
Il note par ailleurs que l’Espagne et le Portugal ont adopté une position similaire, estimant que le maintien d’une dépendance totale à l’égard de Washington pourrait fragiliser l’Union européenne et réduire son autonomie décisionnelle. Benkherouf indique également que de nombreux observateurs politiques européens s’interrogent aujourd’hui sur l’identité du véritable bénéficiaire de la guerre en Ukraine. Ces interrogations se sont notamment renforcées après l’ouverture par les États-Unis de négociations directes avec la Russie sur la question ukrainienne sans consultation préalable de leurs alliés européens, ainsi qu’à la suite de l’accès privilégié accordé à Washington à certaines ressources ukrainiennes, ce qui a suscité des critiques dans plusieurs capitales européennes. L’analyste considère par ailleurs que l’Union européenne commence à réaliser qu’elle s’est retrouvée impliquée dans ce qu’il décrit comme un « jeu politique complexe » dirigé par Washington, notamment dans le cadre des politiques menées par le président américain Donald Trump en coordination avec Israël.
Selon lui, ces orientations ont contribué à l’escalade des tensions au Moyen-Orient, en particulier dans la bande de Gaza, où la logique de la force l’emporte, selon ses propos, sur les principes du droit international et de la légalité internationale. Pour Mohamed Benkherouf, la relative faiblesse affichée par l’Union européenne face à la guerre menée dans la bande de Gaza a poussé certains États européens à tenter d’éviter d’assumer les conséquences politiques de ces choix, ce qui expliquerait les positions de plusieurs gouvernements refusant de s’engager dans toute action militaire contre l’Iran. Dans ce cadre, l’analyste cite notamment les déclarations du Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, qui a réaffirmé le refus de son pays de participer à toute guerre qui ne serait pas menée sous l’égide des Nations unies et dans le respect du droit international. Pour Ben Kharouf, ces propos traduisent un changement perceptible dans le discours politique européen.
L’analyste estime enfin que ces évolutions interviennent dans un contexte international marqué par des déséquilibres croissants et une recomposition des rapports de force mondiaux. Deux visions semblent aujourd’hui s’opposer : l’une prône le respect du droit international et de la légalité internationale, tandis que l’autre privilégie la logique de puissance et l’imposition du fait accompli pour atteindre des objectifs géopolitiques au Moyen-Orient, notamment sous l’impulsion d’Israël et avec le soutien de l’administration américaine. Dans ce contexte, conclut Benkherouf, les transformations en cours dans le système international, combinées à l’émergence de nouvelles alliances menées par des puissances majeures telles que la Russie et la Chine, pourraient conduire à une reconfiguration progressive des équilibres mondiaux dans les années à venir, alors que les appels se multiplient en Europe pour revoir la nature de la relation stratégique entretenue avec les États-Unis.
Yasmine Derbal






